Chronique : Green Day - Dookie
Cette année 2024 est charnière pour nombre de projets musicaux avec lesquels j’ai grandi. Qu’elle marque un dixième, vingtième ou trentième anniversaire, c’est toujours à ces moments paliers qu’on se rend compte de la vitesse du temps, et de son pouvoir, parfois, sur notre rapport à la musique. Avec lui, les tendances vont et viennent, la maturité de tout un chacun fait son oeuvre, et nous permet d’affirmer nos préférences ou d’en rejeter certaines. En novembre 2023, lorsque Green Day annonce le Saviors Tour, je me repasse quelques-uns de ses albums dont Dookie, qui célébrait d’ailleurs son trentième anniversaire le 1er février dernier. Ce premier album signé chez une major a valu au groupe de se mettre une partie de la scène punk locale de Berkeley à dos, mais de voir sa notoriété et ses opportunités exploser et affluer. Ainsi, le temps a fait son oeuvre.
Inspiré par les Sex Pistols et Black Sabbath dans sa façon de donner au son une authenticité brute, Billie Joe Armstrong fait mixer l’album Dookie deux fois, n’étant pas satisfait de la première version. Travailleurs acharnés, les trois musiciens ont déjà une idée bien précise de la direction qu’ils souhaitent donner à leur musique. De même, lorsqu’ils discutent avec Georg Weiss, alors directeur marketing de Warner Music Group (la maison mère de leur label Reprise Records), du plan commercial autour de la promotion de Dookie, et notamment des ventes d’albums, Tré Cool parie sur un chiffre si haut qu’il paraît improbable à atteindre. Pourtant, les 9000 premiers exemplaires s’écoulent si rapidement que les stocks viennent à manquer. Le chiffre du demi-million de ventes que le batteur avait alors donné ne paraît plus si invraisemblable.
« C’est de la musique faite pour les personnes aux hormones bouillonnantes et à la faible capacité de concentration » - Christopher John Farley, TIME Magazine (juin 1994)
L’enregistrement de Dookie se déroule entre septembre et octobre 1993. Angoissés à l’idée de rester trois semaines en studio avec un producteur, et à travailler dans des conditions qui leur sont inconnues, Billie Joe, Mike et Tré sont invités par Rob Cavallo (leur producteur) dans un bar mexicain. Anecdote drôle : Tré, né en décembre, n’a alors pas l’âge requis pour boire de l’alcool. Après Kerplunk, enregistré en 3 jours consécutifs, le niveau d’exigence et les enjeux sont revus à la hausse avec Dookie. Le groupe est entouré d’une équipe et de grands espoirs sont fondés en sa musique. Comme quoi, on peut être prêt pour une évolution bienvenue tout en étant rongé par la nervosité quant à cette nouveauté effrayante. À l’époque, il était monnaie courante d’entendre des labels dire aux artistes : « c’est nul, recommencez ! », comme si la création devait être à disposition puis jetable. Cela est source d’un stress immense, mais Billie Joe (chanteur / guitariste) décide : « On se fiche des autres, on enregistre le disque et c’est fini ». En deux jours, le musicien termine les prises voix de 16, 17 pistes.
L’intuition du musicien, et du groupe en général, a largement contribué au succès de Dookie, à ce jour le plus grand succès de Green Day ! En effet, l’album s’est écoulé à presque 28 millions d’exemplaires (ventes d’albums + streaming). Son accueil critique et commercial contribue à remettre le punk au centre de la scène musicale au-devant d’une grande audience. Trente ans après la sortie de Dookie, je relève une constante : l’axe personnel choisi dans les thèmes des titres parle au public en quête d’attention, d’écoute. Dans ces chansons, les artistes révèlent au monde leurs troubles les plus sombres – Billie Joe Armstrong a été diagnostiqué d’un trouble anxieux, les mots de ‘Coming Clean’ évoquent sa sexualité, et ‘She’, ‘Chump’ et ‘Sassafras Roots’ parlent d’une ex du chanteur – et ceux-là trouvent écho auprès de gens qui vivent la même chose. Je suis et serai toujours d’avis qu’un artiste n’a pas à jouer un rôle et à lisser son image pour que ses mots touchent quiconque. Si Nevermind de Nirvana a servi de tremplin pour Dookie, ce dernier a incarné la même chose pour le Smash de The Offspring, sorti deux mois plus tard. Manifestes d’une génération.
« Scream at me until my ears bleed , I'm taking heed just for you » Green Day, ''She''
La durée des pistes de Dookie n’excède pas les 3 minutes, sauf exception. Comme sur Stranger Than Fiction de Bad Religion ou encore Let’s Go de Rancid, chaque titre montre son efficacité et offre une dose de punk rock en 2:30 en moyenne. Les exceptions, ‘Longview’, ‘Welcome To Paradise’ et ‘Basket Case’, détiennent chacune une particularité dans leur inspiration, leur message. ‘Longview’, premier single et donc premier clip, a largement contribué à faire décoller les ventes de l’album. ‘Welcome To Paradise’ était pressenti comme single, mais le thème bien trop personnel aux yeux de Billie Joe l’a poussé à refuser. Néanmoins, le titre a rencontré un franc succès en radio ! Dois-je vraiment épiloguer sur le succès de ‘Basket Case’ ? Je ne pense pas que Green Day doive être résumé à cette seule chanson, mais il faut avouer que son refrain, son énergie, l’ensemble instrumental… tout est dingue !
Comme le soulignait Jon Pareles dans sa chronique de l’album parue dans le New York Times, « l’apathie a rarement sonné de façon aussi passionnée ». C’est ce que j’aime dans cet album : le paradoxe entre des thèmes humoristiques, sarcastiques et des paroles écrites par de très jeunes hommes en fin de période adolescente, et cette sérieuse considération pour la santé mentale, un sujet encore touchy aujourd’hui. Aussi, Green Day évoque sans retenue la sexualité, la masturbation, l’ennui (‘Longview’), la sensation de haine au point de vouloir tuer quelqu’un (‘Having A Blast’). Entre amusement et prévention, Dookie vise dans le mille et montre aux dirigeants des grandes entreprises musicales que le punk rock est encore vif et bien vivant.
Je n’avais que six mois lorsque Dookie a été enregistré, il est donc inutile de vous parler d’un quelconque souvenir. Je n’en ai aucun et ne peux donc qu’imaginer ce que son succès a apporté à la jeune génération des années 90. Je ne sais pas si je pourrais le comparer à ce qu’American Idiot, sorti dix ans plus tard, m’a apporté. En 1994, la musique de Green Day n’était pas axée sur des thèmes politiques, contrairement à American Idiot. En 2004, les musiciens étaient plus âgés, plus mûrs, et avaient des enfants, deux éléments qui entrent forcément dans l’approche de l’écriture d’une nouvelle chanson, d’un nouvel album.
En France, la SNEP (Syndicat National de l’Édition Phonographique) estime les ventes de Dookie à plus de 100 000 exemplaires, soit un Disque d’Or. Pas si mal, pour un album considéré comme immature et, pire encore, comme le symbole qui a propulsé Green Day parmi les musiciens mainstream. Au-delà de cette expression qui ne veut plus rien dire, encore moins aujourd’hui, je pense que les trois musiciens de Green Day ont largement prouvé qu’ils n’ont jamais eu besoin de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit, si ce n’est à eux-mêmes. Le niveau d’exigence dont ils ont fait preuve depuis plus de trente ans suffit à prouver tout le contraire. Au vu du chiffre de ses ventes, mais surtout en termes d’héritage, Dookie est et restera l’un des albums les plus influents.
« Here we are standing on the rooftop of fantasy studios in Berkeley while we were recording dookie. 1993. Mike and I were 21. Tre was 20. I have so many memories I don’t know where to start. All I know is there’s a fine line between being terrified and excited.. thank you to everyone that discovered this record. Some of you are parents now and some of you are teenagers or even younger. You have no idea how much we love you. » – Légende Instagram de Billie Joe Armstrong
Green Day
Dookie
Origine : Berkeley, Californie, USA
Date de sortie : 01.02.1994
Labels : Reprise Records / Warner Music Group
Genre.s / sous-genre.s : punk rock
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