« Depuis mi-2023, Daniel Ek a vendu pour plus de 800 millions de dollars d’actions Spotify avec une dernière transaction, en mai 2025, de près de 30 millions. » Ce n’est pas suffisamment clair ? Alors voilà : grâce à vos abonnements Spotify, entre autres, Daniel Ek a amassé l’équivalent de plus de 30 000 ans de SMIC. J’espère qu’il vous a au moins remercié.
Disclaimer : il n’est pas question ici de faire la morale à qui que ce soit, mais plutôt de vous exposer les raisons pour lesquelles j’ai définitivement désactivé mon compte (gratuit) et supprimé toutes les playlists House Of Freaks de Spotify. De l’histoire de la plateforme à son évolution vers un bilan éthique et moral plus que moyen, voici mon point de vue sur Spotify.
Entre valeurs socio-politiques et mauvaise expérience utilisateur, certaines de ces raisons me sont personnelles et logiques. Mais avant cela, remontons à la fin des années 2000 et début des années 2010…
Alors que le streaming musical en croissance s’intègre dans nos habitudes, les ventes de disques reculent. En 2008, on parle d’une perte de 530 millions d’euros, soit une baisse de presque 20 % par rapport à 2007. En bref : c’est la merde pour les formats physiques desquels les rayons du Carrefour du coin vont peu à peu se débarrasser (une triste époque). En parallèle, le streaming gratte des parts, mais pas encore suffisamment pour agir en tant que rustine.
En près de dix ans, c’est tout un écosystème qui a changé : nos habitudes et les formats ont évolué, les artistes ont dû s’adapter, sans parler des labels qui ont dû revoir tout un modèle économique… Au milieu de ce chaos, le streaming musical a progressé jusqu’à devenir une source incontournable de données inséparables d’un artiste aujourd’hui.
Fondée en 2006 en Suède par Daniel Ek et Martin Lorentzon, la plateforme de streaming Spotify n’est officiellement lancée qu’en 2008 auprès des utilisateurs de Windows, et l’année suivante sur l’App Store. En 2010, elle compte sept millions d’utilisateurs en Europe, dont 250 000 abonnés payants. En 2011, le fonds d’investissement russe DST Global investit 100 millions de dollars dans la société, alors valorisée à plus d’un milliard de dollars.
DST Global a également investi dans d’autres géants, et pas seulement dans la tech : Facebook, Xiaomi, Airbnb, Twitter, etc. À l’origine financé par des fonds liés au Kremlin, DST Global aurait coupé ces attaches en 2014.
En mars 2011, Spotify franchit l’étape du million d’abonnés. De mon côté, j’enchaîne les crises d’angoisse en préparant mon bac.
En 2014, Spotify “perd” plus de 162 millions d’euros, soit le triple par rapport à 2013. Je mets bien des guillemets au verbe “perdre”, parce qu’en réalité, Spotify ne perd rien. Ou pas grand chose. À ce moment-là, le modèle économique de l’entreprise se base sur le sacrifice de la rentabilité immédiate au profit de la croissance mondiale. Cela se traduit globalement par quatre choses :
⚡️ l’explosion des coûts liés aux licences : 70% du chiffre d’affaires de Spotify est reversé aux labels, artistes, éditeurs…
⚡️ l’investissement dans le marketing : promotions sur les offres (3 mois gratuits), développement technologique, achat et maintenance des serveurs, de l’application mobile…
⚡️ le gratuit, ça coûte cher : l’objectif de Spotify est de convertir chaque utilisateur qui ne paye pas en abonné payant. Pour un utilisateur non abonné, le coût des droits streaming est très haut comparé aux revenus publicitaires, et donc pas rentable.
⚡️ la concurrence : Apple Music débarque en 2015 avec la force et l’image d’une marque reconnue. Spotify doit donc redoubler d’investissements publicitaires et de partenariats pour ne pas couler.
Finalement, la stratégie de Spotify se résume par ces mots : “perdre” aujourd’hui pour dominer demain.
Début 2019, la plateforme annonce s’intéresser aux podcasts. Un format qui explose l’année suivante en correspondance du contexte de pandémie, mais on y est pas encore… L’objectif de Spotify est de faire baisser les revenus distribués aux artistes et aux labels de diversifier les contenus proposés. Ainsi, la firme rachète la société américaine Gimlet Media pour 230 millions de dollars, puis Parcast pour un montant estimé de 56 millions de dollars. Spoiler : en 2023, Parcast stoppe toute activité en raison d’une mauvaise rentabilité. Ainsi, les employés qui échappent au licenciement rejoignent Gimlet.
Après les podcasts, Spotify lance les livres audios en 2021. Cela aurait pu être une très bonne chose pour la plateforme de diversifier à nouveau ses contenus en proposant, en plus de la musique, des podcasts, des vidéos et des livres audios ! Or, les artistes et leurs équipes ne grincent plus seulement des dents, mais appellent leurs communautés et les organismes officiels à s’engager pour une plus juste répartition des revenus. En effet, les versements aux artistes restent faibles et alimentent critiques et campagnes sur les réseaux (#FairPayForArtists, le retrait par Taylor Swift de son propre catalogue entre 2015 et 2017, etc). On constate que Spotify privilégie la croissance de son catalogue exclusif au détriment des acteurs qui ont contribué au succès de la plateforme : les artistes. Les revenus sont dilués et en conséquence, cela crée un déséquilibre flagrant entre artistes et créateurs / producteurs de podcasts.
*Lavoisier en salto arrière dans le caveau familial
Attention, réalisé sans trucages. En décembre 2023, Spotify engage sa troisième vague de licenciements en un an (!). Parce que l’économie mondiale ralentit, 2300 personnes en 12 mois sont invitées à rejoindre la sortie du service de streaming suédois. Si Daniel Ek reconnaît d’abord avoir été trop ambitieux dans ses investissements, la dernière vague aura pour seule et unique explication de réduire les dépenses. Ne change rien Daniel ! Spoiler : il n’a rien changé.
En 2020, Neil Young et Joni Mitchell retirent leur catalogue de la plateforme pour protester contre la diffusion du podcast de Joe Rogan, sobrement intitulé The Joe Rogan Experience et acquis par Spotify pour 100 millions de dollars. Créé en 2009, ce podcast aborde différents sujets, de la culture à la politique en passant par la science avec des invités de divers milieux. Le ton est sans filtre et attire une large audience, mais à force de manoeuvrer en roue libre, c’est l’accident. Joe Rogan enchaîne les propos dénués de sens au sujet du Covid-19. Un petit exemple : en décembre 2021, Joe Rogan reçoit le Dr. Robert Malone, qui compare la gestion de la pandémie à… la politique de l’Allemagne nazie.
Qu’à cela ne tienne ! Spotify et Joe Rogan renouvellent leur accord en 2024 pour un montant estimé à 250 millions de dollars.
Évidemment, je ne pouvais pas faire l’autruche et ignorer l’éléphant dans la pièce en écrivant cet article : l’intelligence artificielle. Pour vous redonner une définition claire, l’intelligence artificielle (ou IA) est une technologie permettant à des machines, des logiciels d’imiter certaines capacités humaines comme l’apprentissage, le raisonnement, ou encore la résolution de problèmes.
Ce fléau touche bien évidemment les artistes en première ligne, mais aussi les plateformes de streaming, aussi ironique que cela puisse paraître. Pour ce dernier point, je mentionnerai et saluerai rapidement Deezer qui lutte vraiment contre cette pratique insensée. Reprenons…
En hébergeant des titres “produits” par de faux artistes, donc l’IA, Spotify est accusé de vouloir remplir ses playlists et de réduire (encore) les coûts des droits d’auteur. Pire encore, certains titres générés par IA sont mis en avant et monétisés par la plateforme, ce qui lui permet de tirer un revenu de ces… “oeuvres”. En mai 2024, Daniel Ek crée un tollé général en déclarant que « le coût de la création de contenu est proche de zéro. » Vraiment exceptionnel.
D’ailleurs, Music Business Worldwide a publié un article effrayant sur la catastrophe en cours intitulé “The AI music problem on Spotify (and other streaming platforms) is worse than you think” – traduit : “Le problème de la musique générée par IA sur Spotify (et d’autres plateformes de streaming) est plus grave que vous ne le pensez.” J’en ferai peut-être un autre article ou une vidéo, mais pour le lire, c’est par ici.
En juin 2025, Spotify a augmenté ses tarifs en France. Ainsi, on passe
de :
⚡️ 11,99 € à 12,14 € pour un plan individuel
⚡️ 19,99 € à 21,24 € pour la Famille
⚡️ 15,99 € à 17,20 € pour un Duo
⚡️ 6,06 € à 7,07 € pour les étudiants
Les dernières augmentations remontent à mai 2024, et si l’on pourrait penser qu’elles étaient dues à l’implémentation de la taxe streaming, détrompez-vous ! Spotify avait déjà enclenché d’autres augmentations, notamment chez nos voisins belges, et en avril dans certains pays d’Europe et en Amérique Latine à hauteur d’1 € en moyenne. La taxe streaming a potentiellement été une simple raison de plus.
Spoiler : utilisateurs de Spotify, attendez-vous à une nouvelle augmentation dès septembre !
Fin 2023, le gouvernement français annonce la création d’une taxe sur les revenus des plateformes de streaming dans le but de soutenir la filière musicale française. Ce mécanisme est instauré afin de financer la création et de soutenir les artistes, producteurs, auteurs et compositeurs résidant en France ou dont l’oeuvre est créée et produite en France, leur diffusion et, surtout, leur rémunération. Les fonds, collectés via les abonnements et les revenus publicitaires, sont redistribués via des organismes officiels tels que la SACEM et le CNM, entre autres.
Évidemment, chacun des acteurs a son mot à dire, à juste titre. Plusieurs questionnements sont ainsi soulevés tels que la charge financière pour les plateformes. Comment implémenter ce coût supplémentaire alors que les accords financiers avec les partenaires (les labels, par exemple) sont déjà passés ? Si je ne plains pas particulièrement les plateformes de streaming au vu de leurs chiffres, je n’en dirais pas autant des utilisateurs sur qui cette addition est répercutée, inévitablement.
Je me rangerais sans doute du côté des artistes, qui s’inquiètent légitimement de la transparence dans la répartition de l’argent. En France, on aime les magouilles, ça ne date pas d’hier… Alors comment s’assurer que la taxe profite RÉELLEMENT aux créateurs ? Cela suffira-t-il à combler une rémunération qui reste faible malgré tout, et ce depuis plusieurs années ? Même si sur le papier la démarche n’est pas mauvaise, les revenus par utilisateur pour les artistes n’augmenteront pas de façon exponentielle.
Pour protester contre la mise en place de la taxe streaming, Spotify France a décidé de retirer ses subventions aux festivals des Francofolies et du Printemps de Bourges, notamment aux programmes dédiés à l’émergence.
Aussi surprenant que cela puisse être (non), le rendement de la taxe streaming est inférieur aux chiffres prévisionnels. Le CNM annonce qu’en 2024, la taxe a rapporté 10,3 millions d’euros, soit moins que les 15 millions anticipés par le gouvernement. Plusieurs facteurs sont évoqués :
⚡️ les retards “techniques” dans la mise en place des modalités auprès des Finances Publiques (toujours eux)
⚡️ les déclarations tardives de certaines entreprises redevables (lol)
⚡️ les interprétations divergentes concernant le champ d’application de la taxe
En gros, rien ne semble clair pour personne dans cette histoire, un peu comme lorsque vous avez dû remplir votre première fiche d’impôts.
Si les problématiques de Spotify en France sont d’ordre fiscales (notamment liées à la taxe streaming), on ne peut pas en dire autant du territoire américain. En 2024, Spotify participe à hauteur de 150 000 dollars à l’organisation de la cérémonie d’investiture du bonhomme orange. Oui, la même cérémonie pendant laquelle Étron Musk nous fait grâce non pas d’un, mais de deux saluts nazis (au cas où nos yeux auraient mal vu). L’entreprise suédoise peut sans doute saluer aujourd’hui le succès de ses podcasts conservateurs dans la “victoire” de ces petits bonhommes…
Comme si cela ne suffisait pas, Daniel Ek, par l’intermédiaire de sa société d’investissement Prima Materia, a donné entre novembre 2021 et juin 2025 l’équivalent de 700 millions d’euros dans la société allemande Helsing, spécialisée dans les technologies militaires basées sur… l’intelligence artificielle ! Enfin, Monsieur siège également au conseil d’administration de l’entreprise. Elle est pas belle, la vie ?
Ce que j’ai toujours détesté sur cette plateforme, c’est son ergonomie, tant sur l’application iOS que sur macOS. La navigation est laborieuse, les résultats de recherche sont un véritable chaos et l’on se noie littéralement sous des Daily Mix sans aucun sens. Depuis l’ajout des podcasts, c’est encore pire : les contenus non sollicités occupent plus de la moitié de la page d’accueil. L’organisation des pages n’a aucun sens, les paramètres ne sont pas conservés d’une connexion à une autre sur le même compte… J’ai sans doute plus perdu de temps à organiser mes playlists qu’à les créer.
“On va intégrer de nouvelles fonctionnalités techniques et audio” ou “on veut mieux rémunérer les artistes” sont les phrases qui enjolivent les augmentations récurrentes de Spotify. Comme dirait l’autre : “eh gros sayer.” Spotify n’a jamais été et est loin d’être la plus généreuse des plateformes en termes de rémunération des artistes. Ce n’est pas en ajoutant 1 € à l’abonnement individuel d’Antonin* que cela va changer (* prénom factice).
Enfin, et ce depuis le début de l’année 2024, je ne cesse de lire cette phrase sur les sites d’informations musicales : “Daniel Ek has now cashed *** dollars in Spotify stock”. J’ai volontairement commencé cet article par cette phrase car elle incarne la toute puissance, quoique désormais fragile, de Spotify. Les artistes ont ouvert les yeux bien avant nous, utilisateurs, mais comme pour beaucoup de sujets, le chemin est encore long.
Oui, j’ai choisi de transférer toutes mes playlists de Spotify vers Apple Music. Pleinement consciente de ce choix imparfait, je choisis au moins une plateforme
⚡️ dont les playlists sont clairement identifiées
⚡️ que j’utilise depuis plus de dix ans
⚡️ qui se démarque par l’ajout d’un son Dolby Atmos, non négligeable et très agréable
Même si Apple Music est placé devant Spotify dans la juste rémunération des artistes par stream, il va sans dire que la plateforme a devant elle une grande marge de progression. Quitter Spotify pour rester chez un GAFA, c’est moralement peu flatteur, on est d’accord. Mais je préfère assumer ce choix perfectible et espérer que l’on trouve, un jour, un levier de défense. Comprenez que j’aimerais que les plateformes et les majors tissent des partenariats plus justes pour TOUS, pas uniquement pour leurs comptes bancaires.
Enfin, à toutes celles et ceux qui souhaitent transférer leurs playlists d’une plateforme à une autre, je vous recommande les outils Tune My Music et Soundiiz. Si vous avez du temps et que rien ne presse, les plans gratuits sont largement suffisants.
Retrouvez toutes les playlists House Of Freaks sur mon compte Apple Music !