Chronique : Bon Iver - SABLE, EP
Le nouvel EP de Bon Iver arrive pile au moment où j’en avais le plus besoin. Sa musique a le pouvoir de m’apaiser, et ces derniers jours n’ont pas été de tout repos, tant physiquement qu’émotionnellement. SABLE, est sorti vendredi dernier chez le label Jagjaguwar, qui héberge toute la discographie du musicien depuis For Emma, Forever Ago (2007). On connaît Bon Iver pour ses chansons intenses, émotionnelles, pour ses collaborations avec d’autres grands artistes internationaux tels que Taylor Swift et The National, ou encore sa participation à la bande originale du second film de la saga Twilight, New Moon. Comme je le disais, la musique de Bon Iver possède quelque chose d’apaisant qui vient répandre un calme dans tout mon être. Son deuxième album éponyme est mon préféré, et l’un de mes albums préférés tous artistes confondus, d’ailleurs.
Ce vendredi 18 octobre, le musicien originaire du Wisconsin dévoile un nouvel EP sobrement intitulé SABLE,. Encore plus sobre, l’artwork est un carré d’une teinte rose sable, presque orange, sur un fond noir. Plus sobre encore, le temps global de l’EP monte à 12 minutes étalées sur 3 titres. Je passe rapidement sur l’ouverture, “…”, une tonalité de 12 secondes. Le fait est que cette piste au premier abord superflue s’intègre parfaitement dans une écoute en boucle de l’EP. Comme si les trois autres chansons formaient un message laissé sur un répondeur.
La genèse de l’EP va chercher son inspiration dans la santé mentale de Justin Vernon, l’homme derrière Bon Iver. Au cours de ces dernières années, l’artiste a connu un succès fulgurant dès son premier album, For Emma, Forever Ago, dont les thèmes tournent autour de l’amour et de la médiocrité. Pour l’écrire, Justin Vernon s’est isolé trois mois durant dans un cabanon en forêt, d’abord à ruminer une rupture, puis à rassembler des idées de chansons qui formeront un peu plus tard les 9 titres de son premier disque. Bon Iver devient ainsi un groupe, avec tout ce que cela implique : les tournées, les enregistrements, la pression…
« Être Bon Iver signifiait jouer un rôle, et s’y engager intentionnellement signifiait appuyer fréquemment sur une blessure métaphorique. Il a développé de réels symptômes physiques en raison de l’anxiété profonde et de la pression constante. Au bout du rouleau, peut-être en fin de carrière musicale, et pensant de plus en plus au processus de guérison, il a finalement trouvé le temps de déballer des années d’obscurité accumulée juste au moment où le confinement a commencé. » – communiqué officiel du nouvel EP SABLE,
Bon Iver s’entoure à nouveau des musiciens habituels qui l’accompagnent depuis 2011 : Greg Leidz (pédales d’effets), Rob Moose (violon), Michael Lewis (saxophone). Mais comme c’est le cas dans la majeure partie de son oeuvre, ce sont la voix et la guitare de Justin Vernon qui définissent ses chansons, et SABLE, ne fait pas exception. Selon moi, les meilleures chansons de Bon Iver sont les plus tristes. Il suffit d’écouter ses deux premiers opus pour réaliser cela. Mais est-il vraiment sain de chercher le plaisir dans la tristesse et des émotions négatives ? Il y a une sorte de renforcement toxique, volontaire ou non, qui émane lorsque tout le monde loue vos instincts les plus déprimés. Et c’est ce qui est arrivé à Justin Vernon. SABLE, marque ainsi une remise à zéro grâce à trois chansons composées à différentes périodes de sa vie.
Sur le premier single, “S P E Y S I D E” – que l’on peut retrouver dans la playlist Freakzone Mix : Hello Fall – le son de la guitare se détache parfaitement à l’oreille, et les cordes individuelles résonnent dans les haut-parleurs individuels. Les paroles de ce titre sont autobiographiques, directes, sincères. Ici, Justin Vernon s’adresse à un couple de personnes qu’il aimait et qu’il a blessé. Si le musicien ne peut se lester de ses émotions négatives qu’à travers ses textes, cette électricité dans son être gonfle, et gonfle encore. Il ne peut réparer ses erreurs et revenir en arrière. Le titre “S P E Y S I D E” serait inspiré d’une région située dans les Highlands écossais connue pour ses distilleries de whisky, qui elle-même tire son origine nominale de la rivière Spey.
Chronologiquement, c’est “THINGS BEHIND THINGS BEHIND THINGS” qui est composée en premier, en 2020. À ce moment-là, Justin Vernon ne sait pas s’il va continuer sa carrière. Cette chanson naît de l’anxiété constante et de l’affrontement avec tous les sentiments qui conduisent à cet état, et confronte la route vers la reconstruction de soi. Au contraire, “AWARDS SEASON” est la plus récente, et aussi la plus longue de l’EP. L’année dernière, Justin Vernon écrit ses textes lors de longues promenades autour du Lake of the Isles à Minneapolis. Ceux-ci évoquent les changements majeurs voire déchirants qui adviennent, des réflexions sur des choses inachevées, la culpabilité, l’angoisse… Tout pour faire une bonne chanson de Bon Iver, finalement.
Ça me fait bizarre de dire ça, de le reconnaître, mais lorsque je dis que les meilleures chansons de Bon Iver sont les plus tristes, c’est réel. Je me sens presque coupable de l’admettre, mais SABLE, est dans la même veine que For Emma, Forever Ago et l’album éponyme. Ses trois extraits, nés d’une crise que l’artiste couvait depuis plusieurs années, auraient très bien pu s’intégrer dans l’une de leurs tracklists. Et c’est le cas de le dire puisqu’ils sont une projection de ses tourments et donnent à écouter un EP plutôt noir. La différence notable est qu’aujourd’hui, Justin Vernon ne se cache plus et laisse exploser toute la complexité de sa musique. Ces trois nouvelles chansons laissent à voir un soulagement de l’artiste et une douleur profonde, mais assumée.
Bon Iver
SABLE, – EP
Origine : Eau Claire, Wisconsin
Date de sortie : 18.10.2024
Labels : Jagjaguwar
Genre.s / sous-genre.s : folk / indie / rock
Écouter SABLE, – EP
